Le 27 août 2025

Le très honorable Mark Carney, premier ministre du Canada

pm@pm.gc.ca

 

Monsieur le Premier Ministre,

À l’approche d’une nouvelle Journée internationale de sensibilisation aux surdoses, nous continuons de pleurer les proches et les amis que nous avons perdus tandis que les politiciens continuent de débattre pour déterminer si les vies des personnes utilisatrices de drogues méritent d’être sauvées. Des dizaines de milliers de Canadiennes et de Canadiens sont décédés d’une intoxication évitable liée à un approvisionnement en drogues toxiques. D’innombrables familles sont dévastées. Les équipes de soins directs sont épuisées. Les personnes autochtones, racisées, 2SLGBTQIA+, à faible revenu et en situation de handicap supportent un fardeau injuste de souffrance, car leurs besoins en matière de soins de santé sont instrumentalisés à des fins politiques.

L’enjeu n’en est pas un de sensibilisation.

Partout au Canada, les infirmières et infirmiers membres de l’AIIRM qui travaillent directement avec les personnes utilisatrices de drogues ont été témoins de l’aggravation de l’approvisionnement en drogues toxiques et des conséquences dévastatrices de nos lois sur les drogues. En tant que professionnels de la santé, nous fournissons des soins vitaux, menons des actions de proximité dans les ruelles et les parcs, et vivons dans un état de deuil constant en raison des décès successifs de membres de notre communauté.

Entre 2016 et 2024, au moins 52 544 Canadiennes et Canadiens sont décédés de causes évitables dans le cadre de cette crise [1]. Ces dernières années, nous avons réalisé des progrès tangibles en intensifiant la mise en œuvre d’approches novatrices en matière de réduction des méfaits, en élargissant l’accès à un approvisionnement sûr et aux services de consommation supervisée, et en remettant en question des politiques de longue date telles que la criminalisation [2]. Or, nous vivons aujourd’hui une période de panique morale, où l’élaboration de politiques est fondée sur la rhétorique plutôt que sur des données probantes. Les attaques contre la réduction des méfaits sont des attaques contre l’autonomie corporelle, et elles minent les principes de santé publique et de dignité humaine qui permettent de préserver la vie des gens.

Les développements politiques récents sont une source d’inquiétude pour nous.

  • Au niveau fédéral, votre gouvernement a présenté le projet de loiC-2, Loi visant une sécurité rigoureuse à la frontière, une politique antidrogue xénophobe et archaïque qui privilégie les démonstrations de force à la frontière au détriment des données probantes et des droits de la personne. Des études ont démontré que les interventions visant l’offre augmentent la toxicité et l’imprévisibilité de l’approvisionnement en drogues illicites, contribuent à accroître la toxicité et l’imprévisibilité de l’offre de drogues illicites, entraînant ainsi une augmentation du nombre de décès [3].
  • Au niveau provincial, la détention involontaire, les interventions médicales coercitives, le déplacement forcé des personnes sans domicile fixe ainsi que les coupes dans les programmes à faible barrière d’accès et de réduction des méfaits augmentent le risque de décès, car cela limite le nombre de lieux sûrs où les personnes utilisatrices de drogues peuvent se rendre. De nombreuses preuves démontrent que les « traitements » involontaires ne permettent pas de prévenir les rechutes et comportent un risque élevé de préjudice, voire de décès [4-7].
  • Au niveau municipal, les prises de position politiques stigmatisantes créent un sentiment de panique morale, minent les recommandations en matière de santé publique et limitent l’accès à des services vitaux.

Un leadership fort ne consiste pas à sanctionner les personnes vulnérables, mais plutôt, selon vos propres paroles et engagements lors de votre élection, à prendre soin d’elles. Un leader courageux doit défendre la souveraineté canadienne, c’est-à-dire de notre capacité à prendre nos propres décisions, plutôt que sévir contre les communautés marginalisées [2].

Le leadership passe par le financement de mesures fondées sur des données probantes. Dans le contexte actuel de crise d’empoisonnement par des drogues toxiques, cela signifie rediriger les fonds destinés aux stratégies carcérales vers les initiatives de réduction des méfaits.

Nous exhortons votre gouvernement à prendre les mesures suivantes avant la Journée internationale de sensibilisation aux surdoses :

  1. Abroger le projet de loiC-2, qui porte atteinte à nos droits, à notre identité et à notre souveraineté;
  2. Renoncer à la détention involontaire et aux interventions coercitives qui bafouent les droits garantis par la Charte et ne sont pas étayées par suffisamment de preuves;
  3. Réorienter les fonds destinés à la répression vers les soins de santé, le logement, la réduction des méfaits et les initiatives de traitement volontaire menées par les communautés. Même une seule année du budget de 1,3milliard de dollars de l’ASFC permettrait d’élargir considérablement l’offre en matière de logement, de traitement, d’approvisionnement sûr et de guérison dirigée par les communautés autochtones [2];
  4. Légiférer et financer une approche de santé publique à la réduction des méfaits fondée sur l’équité, l’autonomie et les preuves;
  5. Rencontrer le conseil d’administration de l’AIIRM dans les 30prochains jours afin de discuter de solutions urgentes fondées sur des données probantes et du rôle que les infirmiers et infirmières peuvent jouer pour soutenir le leadership national sur cet enjeu.

Les membres de l’AIIRM ont assisté à plus d’une décennie de veillées commémoratives et ont déployé tous les efforts possibles pour sensibiliser le public. Nous disposons de données, de rapports de coroners et de décennies de preuves découlant d’initiatives de réduction des méfaits, de modèles fondées sur l’approche du logement d’abord, de l’approvisionnement sécuritaire et de la consommation supervisée. Ce qui manque, c’est une démonstration de courage politique.

La Journée internationale de sensibilisation aux surdoses nous invite non seulement à nous souvenir, mais aussi à agir. Des vies sont en jeu. Nous vous prions de bien vouloir nous rencontrer dans les plus brefs délais.

Sincèrement,

Le conseil d’administration de l’Association des infirmiers et infirmières en réduction des méfaits

  1. c.:

L’honorable Marjorie Michel, ministre de la Santé

L’honorable Sean Fraser, ministre de la Justice et procureur général du Canada

  1. Health Canada. Opioid- and Stimulant-related Harms in Canada [Internet]. 2025. Available from: https://health-infobase.canada.ca/substance-related-harms/opioids-stimulants/
  2. Government of Canada. The Government of Canada’s Border Plan: significant investments to strengthen border security and our immigration system [Internet]. 2024. Available from: https://www.canada.ca/en/public-safety-canada/news/2024/12/the-government-of-canadas-border-plan-significant-investments-to-strengthen-border-security-and-our-immigration-system.html
  3. Beletsky L, Davis CS. Today’s fentanyl crisis: Prohibition’s Iron Law, revisited. Int J Drug Policy. 2017;46:156-9. https://doi.org/10.1016/j.drugpo.2017.05.050
  4. Ledberg A, Reitan T. Increased risk of death immediately after discharge from compulsory care for substance abuse. Drug Alcohol Depend. 2022;236:1-7. https://doi.org/10.1016/j.drugalcdep.2022.109492
  5. Pilarinos A, Kendall P, Fast D, DeBeck K. Secure care: more harm than good. CMAJ. 2018;15:E1219-20. https://doi.org/10.1503/cmaj.180700
  6. Werb D, Kamarulzaman A, Meacham MC, Rafful C, Fischer B, Strathdee SA, et al. The effectiveness of compulsory drug treatment: A systematic review. Int J Drug Policy. 2015;28:1-9. https://doi.org/10.1016/j.drugpo.2015.12.005
  7. Canadian Centre on Substance Use and Addiction. Involuntary Treatment Evidence Brief [Internet]. 2025 Feb. Available from: https://www.ccsa.ca/sites/default/files/2025-02/Involuntary-Treatment-Evidence-Brief-en.pdf